En janvier 2026, Benjamin Deguenon a inauguré Territoires Croisés, Sagesse des Ancêtres (Crossed Territories, Wisdom of the ancestors) à la Maison de la Culture de Ouidah, au Bénin. Réunissant des œuvres développées lors d'une résidence artistique de trois mois au European Ceramic Work Center (EKWC) aux Pays-Bas, cette exposition marque un moment charnière dans l'évolution de la pratique céramique de l'artiste.
Peintre et sculpteur béninois, Deguenon se consacre depuis quelques années à la céramique. Ce parcours a débuté par une résidence à Le terrail, un espace dédié à la céramique et l'art contemporain à Vallauris, en France. C'est là que l'argile a offert pour la première fois une nouvelle dimension à son univers pictural. Peuplé de créatures hybrides, munies de becs, griffes ou de queues, à la fois animales et humaines, son univers se caractérise par sa fluidité et la transformation. En céramique, ces figures quittent la surface de la toile pour acquérir poids, volume et présence. Qu'elles semblent saisies en plein mouvement, au coeur d'une danse, ou fusionnant les unes avec les autres, elles incarnent une forme de dialogue, un monde où tout paraît interconneccté et en interaction. Certaines oeuvres sont minutieusement peintes, d'autres laissées brutes, révélant la sensibilité de Deguenon à la matière et sa capacité à sublimer ou à laisser l'argile s'exprimer selon ses propres termes.

Des résidences ultérieurs, notamment à OpenArtExchange aux Pays-Bas, ont permis à Deguenon de développer davantage ce langage sculptural. Ses voyages entre le Bénin et les Pays-Bas ont profondément façonné son corpus le plus récent. Conçue durant sa résidence à l'EKWC, la série Egungun exprime la diversité des sources d'inspiration de l'artiste. Née du croisement de cultures, de territoires et de savoirs, cette série occupe une place singulière au sein de la pratique de Deguenon ainsi que dans le paysage de la céramique contemporaine.
Ouverte le 8 janvier 2026, Territoires Croisés, Sagesse des Ancêtres conduit les visiteurs à travers les différentes dimensions de l’œuvre de Deguenon. Au coeur de l'exposition se dresse une installation monumentale composée de plaques en céramique et d’autres éléments sculpturaux, formant une évocation grandeur nature d’un masque traditionnel. IPar son échelle, l’œuvre impose une présence physique puissante, invitant le spectateur à une confrontation directe. Oscillant entre objet et incarnation, la pièce témoigne à la fois d'une maîtrise technique affirmée et d'une ambition d'échelle. Autour de cette installation centrale, d’autres œuvres de la série Egungun entrent en dialogue avec une sélection de peintures de l’artiste, permettant aux visiteurs de suivre la migration des motifs et des figures d’un médium à l’autre.
Les sculptures de la série Egungun puisent leur inspiration dans les cultes ancestraux profondément enracinés dans la culture Béninoise. Les Egunguns sont des manifestations des ancêtres, assurant leur présence continue parmis les vivants. Lors de cérémonies et festivals, ils apparaissent parés de costumes richement ornés et brodés, couronnée de coiffes élaborées dissimulant entièrement l'identité du porteur. Par la danse, le mouvement, et en transmettant des messages, ils établissent un pont entre le monde des vivants et celui des morts. Les oeuvres de Deguenon font également écho aux formes des masques Gèlèdé et Gounoukou, respectivement associés à des cérémonies honorant les divinités féminines, la protection et la fertilité.
Ancrées dans cette riche tradition culturelle, les pièces de Deguenon prennent la forme de masques en céramique, ornés de ses figures hybrides caractéristiques, de motifs complexes, de formes végétales et de paysages imaginés. Un élément clé de la série réside dans l’usage de la technique du bleu de Delft pour décorer ses œuvres. aractérisée par une glaçure blanche rehaussée de pigments bleus cobalt, la faïence de Delft est apparue aux Pays-Bas au XVIIe siècle, à la suite de l’arrivée de porcelaines chinoises en Europe. Cherchant à reproduire ces objets très prisés, les artisans néerlandais ont développé une tradition céramique elle-même issue de circulations et d’adaptations culturelles.
En s’inspirant à la fois des motifs et techniques du bleu de Delft et des traditions spirituelles et masquées béninoises, Deguenon opère à l’intersection de différentes histoires céramiques et cultures visuelles. Ses œuvres fusionnent subtilement des éléments néerlandais et béninois, moulins et tulipes émergent parfois au sein des compositions, entrelacés de références spirituelles. Plutôt ue de juxtaposer les cultures, Deguenon les laisse se superposer et dialoguer. L’hybridité, la transformation et l’échange, déjà centraux dans son travail, prennent ici une nouvelle forme matérielle. La série Egungun constitue ainsi un véritable dialogue des cultures, donnant naissance à des pièces hybrides qui échappent aux classifications traditionnelles.

Benjamin Deguenon, Egungun Series - 19, 2025
Ces œuvres rappellent également les circulations des formes et des croyances à travers les siècles. Le bleu de Delft lui-même est issu de routes commerciales mondiales façonnées par l’expansion coloniale, témoignant de l’histoire croisée d’un élément désormais constitutif de l’identité néerlandaise. De même, les pratiques vodoun ont traversé les océans lors des déplacements forcés liés à la traite transatlantique, s’enracinant et évoluant au sein des communautés afro-diasporiques à travers le monde. La production culturelle, suggère le travail de Deguenon, a toujours été modelée par le contact et la transformation. Dans un contexte politique marqué par une polarisation croissante et par des visions nostalgiques d’une pureté culturelle imaginée, où les cultures sont présentées comme immuables et autonomes, l’exposition affirme au contraire leur porosité et rappelle le rôle central que les artistes ont toujours joué dans la transmission culturelle.
Au-delà de leur incarnation des processus culturels, ces œuvres remettent également en question les lectures réductrices de l’art contemporain africain. Trop souvent abordés à travers des attentes d’authenticité ou de référence ethnographique, les artistes africains se trouvent enfermés dans des visions restrictives. La pratique de Deguenon résiste à ces simplifications. Son travail circule librement, référencant des traditions visuelles européennes aux côtés de formes spirituelles ouest-africaines, affirmant ainsi le droit de l’artiste à la complexité. La série Egungun illustre pleinement la manière dont les œuvres naissent d’expériences vécues, d’une relation intime au matériau, et de parcours à la fois géographiques, culturels et spirituels.
Comme l’indique l’artiste lui-même, ses œuvres « relient passé et présent », inscrivant des formes ancestrales dans un langage visuel contemporain. Elles font écho à des siècles de production culturelle et de traditions spirituelles. Les sculptures de Deguenon soulèvent ainsi d’autres interrogations : comment la spiritualité peut-elle habiter la production artistique contemporaine sans devenir un motif figé ou une simple référence décorative ? Comment les artistes activent-ils leur héritage culturel ? En ce sens, le travail de Deguenon montre que les artistes jouent un rôle essentiel dans la redécouverte, la réinterprétation et la transmission des traditions.
Pour celles et ceux intrigués par ces intersections entre matière, culture et spiritualité, plusieurs œuvres de la série Egungun sont actuellement présentées à OpenArtExchange à Schiedam, aux Pays-Bas. Ne manquez pas cette occasion de découvrir ces œuvres et d’expérimenter les dialogues multiples qu’elles incarnent.
Découvrez davantage de la série Egungun !